Albert Hagenaars fonde un atelier international du langage.


LINGUISTICUM: DE LA POESIE EN QUATRE LANGUES.

Par Michel de Koning

Bergen op Zoom (Pays-Bas) - Une caractéristique de nombreux poètes est qu’ils proclament leurs réflexions sur la poésie. Il y a plus de cent ans, Willem Kloos fut le porte-parole de sa génération de poètes hollandais, les ‘Tachtigers’ soit les écrivains du mouvement de 1880 – qui hurlaient comme de jeunes loups. Lucebert s’y connaissait bien aussi quand il s’approcha des ‘Vijftigers’ (membres d’un groupe expérimental néerlandais du début de années 1950). Ils avaient d’ailleurs aussi un autre violon d’Ingres que la poésie:
Celui de s’en prendre aux institutions sacro-saintes de l’après- guerre et à la réputation des poètes d’une génération antérieure.
Et pourtant, les poètes ne préfèrent pas toujours les anathèmes pour exprimer leurs idées sur la poésie. Hagenaars a formulé paisiblement, en 1980 son credo poétique dans un cycle de dix poèmes, ‘Linguisticum’: il n’y conteste aucun courant, aucune direction de l’art poétique. ‘Linguisticum’ qui a été ‘baptisé avant-hier à Bergen op Zoom, marquait sa consécration de poète.
S’il existe un individu conscient de la puissance et des limites du langage comme instrument de communication, c’est bien le poète. C’est cet objectif que poursuit le cycle de Hagenaars. Le poète forge perpétuellement un langage dans son atelier. C’est son œuvre, sa vocation et son destin.

Nogmaals
het stoten
tegen de barst:
vorm
van jaren breekt
open op een taal

waaruit poëzie verstuift

Haar schaal
onherstelbaar
om me heen
Met dit ene verschil;
geen verwondering
dat vooral niet.

De même, l’épigraphe de ce cycle est très significative à cet égard: ‘Quand nous parlons, nous nous confrontons avec  nous mêmes / Avec de l’ ombre et des musées, au travers desquels chaque récit / Devient plus complexe que notre langue maternelle / Nous devenons un minerai que notre langue personne n’extrait.’ (Frank Pollet). En d’autres termes, le poète participe sans cesse au processus de sa création mais se heurte toujours à l’incompréhension.
Albert Hagenaars reconnaissait dans une interview accordée à notre journal que la poésie n’atteint, bien souvent, qu’un faible public.
C’est ce dont les organisateurs de la semaine du livre ont pris conscience. Grâce au thème ‘poésie, place centrale’, ils veulent rapprocher les poètes et leur œuvre du grand public.
En présentant ‘Linguisticum’ dans une réédition traduite, cette fois en français, en allemand et en anglais, Albert Hagenaars réagit très adéquatement à cette demande. Tout un chacun qui acquiert cette nouvelle édition pourra confirmer qu’il s’agit d’une expérience unique.
En soi, l’idée de traduire par trois poètes dix poésies, non moulues dans le carcan strict de strophes et de rimes paraît très simple, mais la réalité est bien différente. Toute poésie se fonde sur un jeu du langage, dont la force se trouve dans les doubles sens. Martinus Nijhoff a exprimé ce phénomène mieux que quiconque en ces termes. ‘Mais lis-donc, et tu ne trouveras pas ce qui s’y trouve’. Il en est de même pour la poésie d’Albert Hagenaars: elle doit être lue et relue pour être comprise.

Miracle  

On peut donc dire qu’il tient du miracle que trois poètes aient réussi, chacun à leur manière à transposer le monde verbal d’Albert Hagenaars en une nouvelle poésie. Bien qu’ils aient eu les coudées franches, ils ont laissé le texte original absolument intact. J’ose même affirmer que les traductions sont quelquefois parvenues à dépasser le texte néerlandais en puissance expressive.
Pour parvenir à ce résultat, il était non seulement nécessaire que les traducteurs eussent une bonne connaissance de notre langue, mais il était indispensable qu’ils eussent de longs contacts avec le poète. J’imagine que l’auteur a du s’entretenir de longues heures de ‘Linguisticum’ avec ses traducteurs. (A cet égard encore, le choix de titre du cycle s’avère une trouvaille).
La langue parfois obscure d’Albert Hagenaars a très certainement dû placer les traducteurs devant une tâche difficile. Mais les solutions sont dignes de l’auteur. Regardez par exemple la traduction da la deuxième strophe du poème suivant;  

Weer eenzelfde grens.
Dezelfde natuurlijk
.

terug; want erlangs
gaat ook er over niets.

Taaltekens worden grenstekens,
verplaats ik de woorden
tot hier.


La traduction allemande est très littérale:

Zurück, denn da entlang
geht auch darüber nichts.


L’anglaise étincelle:

Back, for even long it
there is no crossing


Tout comme la française:

En marche arrière,
car en la longeant
rien ne se franchit.


Je ne voudrais pas priver le lecteur de quelques autres échantillons de l’art de la traduction. Le jeu de mots ‘de broei van de zinnen / de zinnen van de broei’, caractéristique du poète qui, en 1980, cherchait encore sa voie, est traduit brièvement. Mais avec brio en anglais par: ‘Lust simmers / sentences brew’.
Le même mot réapparaît souvent sous la plume du poète, soupire Albert Hagenaars:

Hetzelfde woord,
dat vermaald, d.w.z.kernloos,
niet eens meer kan staan
voor schijn.

Eerder tevoorschijn,
gaat.


Les deux dernières lignes indiquent la quête désespérée de mots aux confins de la langue. Voici les traductions: l’anglaise et la française donnent ceci: ‘But fades / upward’ et ‘Plutôt mis à jour / disparaît’. «Les traductions me semblent plus jolies que l’original; mais l’allemande l’est encore davantage: ‘Noch eher zum Vorschein / vergeht’.
On peut décrire la poésie, dans sa forme la plus primitive comme la lutte de rien vers quelque chose (‘van niets naar iets’, dit Albert Hagenaars), mais que représente, en fait, ce quelque chose? La traduction française l’exprime de façon percutante: ‘rien’ devient ‘un rien’ c’est-à-dire peu de chose.
Tout au long de la traduction, apparaissent des trouvailles de cet ordre qui valent la peine qu’on s’y arrête. Je ne peux, comme le lecteur s’en sera déjà rendu compte, que recommander vivement le recueil ‘Linguisticum’.  

Linguisticum. Texte néerlandais (original) Albert Hagenaars; trad. franç. Thérèse Punt-Trine; trad. allem. Michel Malm; trad. angl. Sandi Stromberg; Editions Double You, Luxemburg; 68 pages, ƒ 22,50. (avec nos remerciements à Jan Melisse).


POESIE ET DANSE: UNE REFLEXION SUR LE LANGAGE


ALBERT HAGENAARS PRÉSENTE LE CYCLE DE POÈMES LINGUISTICUM


La poésie moderne est-elle oeuvre de laboratoire? On aurait tendance à le penser en écoutant un grand nombre de poètes contemporains. En essayant d’aller droit à l’essentiel, en cherchant à rendre le mouvement de façon instantanée, la poésie actuelle nous donne souvent de belles images, des raccourcis foudroyants, mais laisse bon nombre de lecteurs –peu habitués à cette recherché qui rend la phrase inhabituelle- assez perplexes quant à la signification profonde du texte.
L’art contemporain, en général, transmet régulièrement un message de <rupture>, déchirure par rapport à la réalité, telle qu’elle était traditionnellement perçue. Cette cassure s’accompagne d’une interrogation sur le language. La langue est alors ressentie comme inadequate ou plutôt comme incomplète; les mots disponibles pour rendre le vécu semblent insuffisants. Le cycle Linguisticum évoque ce problème: le poète réussit meme la gageure de le render present et vivant, r
éel.
La question de notre rapport avec le langage ne s’est pas beaucoup posée avant le vingtième siècle, les grands poètes du passé n’ont jamais guère douté de la force expressive de la langue ni de ses possibilités. La langue n’est-elle pas l’instrument du poète?
Mais les ruptures précèdent souvent de nouvelles creations, une autre façon de voir. Et l'oeuvre du poète néerlandais Albert Hagenaars est empreint de force, sa vision s'impose par une sobriété qui n'exclut pas la sensibilité. La collaboration d’artistes d’autres disciplines s’avérait heureuse; la danse et l’accompagnement nuancé et vivant au piano rendaient la poésie plus accescible en lui adjoignant une dimension visuelle et auditive. Quelques remarques seraient ici à leur place. Sans vouloir diminuer la valeur d’une prestation artistique de haut niveau, nous voudrions quand même noter que l’introduction faite dans un français plutôt approximatif aurait été bien plus interessante en néerlandais, quitte à demander l’aide d’un interprète. Cela en aurait valu la peine, car le texte animé et sensible d’Annemieke de Ruiter racontait la genèse de l’oeuvre, l’origine de la création artistique spécialement réalisée pour l’année de la Culture au Luxembourg . Le cycle de poèmes date de 1980.
On aurait également préféré que le poète nous lise ses poesies en langue d’origine. Bien que la traduction de Thérèse Punt-Trine soit excellente, on aurait aimé entendre également le texte néerlandais. Les poèmes de Linguisticum sont aussi traduits en anglais et en allemand, et le recueil présente ces différentes versions. Une traduction peut faire naître une dimension nouvelle, mais elle perd nécessairement certaines nuances, liées au caractère meme de la langue.
Le sujet de Linguisticum est la langue même, son essence, ses frontières. Le poète ne construit pas le langage, il le <déconstruit>, à la limite pour créer un nouveau langage. Cela nous mènerait trop loin de vouloir analyser les frontières du dicible. Nous vivons une époque souvent cruelle qui nous blesse; et pourtant nous devrions sans doute efforcer de garder la lumière de la vie en nous. La forme blessée reflète peut-être les traumatismes des hommes. Hagenaars est un véritable poète qui exprime son interrogation de façon impressionante. Son propos, pas toujours aisé, s’accompagnait d’une belle choréographie signée Anne-Louise Beenen, rendant les nombreuses facettes d’une emotion caractérisée par une unité de style agréable, qui laissait reconnaître un fil conducteur et une conception claire de la danse.
L’excellente danseuse Madeleine Benjert exprimait une recherche poétique en mouvements ondulants ou tourmentés, jouant même parfois de ces gestes saccadés qui rappellent un automate, être aveugle, qui ne peut que suivre son destin. Son sens de l’attitude et sa technique raffinée eurent beaucoup de succès.
La partition de Jan Walraven, organiste connu, était pleine de vie, de mouvement; grave ou pétillante, elle avait une présence intense.
Ce compositeur possède un talent évocateur et descriptif qui en ferait un excellent compositeur de films. Malgré une grande unité dans les intentions, les trois artistes gardaient une certaine autonomie, chacun formait aussi sa propre expérience. Cette soirée d’une merveilleuse créativité a connu un grand succes.

 

Hilda van Heel, Luxemburger Wort / La Voix de Luxembourg, 21-06-1995